28
Un enfant se mit à crier.
Katarina Taxell se leva et quitta la pièce. Wallander venait juste de décider de la suite à donner à l’entretien. Il était convaincu qu’elle mentait. Dès les premiers instants, il avait remarqué quelque chose d’indécis et de fuyant chez elle. De longues années de pratique avaient développé chez lui un instinct presque infaillible pour détecter le moment où quelqu’un s’écartait de la vérité. Ilse leva et alla à la fenêtre où s’était posté Birch. Svedberg le suivit. Ils conférèrent à voix basse, sans cesser de surveiller la porte par laquelle elle avait disparu.
— Elle ne dit pas la vérité, dit Wallander.
Les autres semblaient n’avoir rien remarqué. Ou alors, ils étaient moins convaincus. Mais ne firent pas d’objection.
— Il est possible que cela prenne du temps, poursuivit-il. Mais son témoignage est capital. Je n’ai pas l’intention de la lâcher. Elle sait qui est cette femme. Et ça, c’est décisif pour nous. J’en suis plus convaincu que jamais.
Il eut le sentiment que Birch venait juste de saisir le rapport.
— Tu voudrais dire qu’il y aurait une femme à l’origine de tout ceci ? Que c’est une femme qui a fait ça ?
Il paraissait presque effrayé par ses propres paroles.
— Ce n’est pas nécessairement elle qui a commis les meurtres, dit Wallander. Mais il y a une femme au cœur de cette enquête. J’en suis persuadé. Il se peut qu’elle nous empêche de voir le véritable noyau. C’est pour ça qu’il faut la retrouver le plus vite possible. Nous devons savoir qui elle est.
L’enfant cessa de crier. Svedberg et Wallander retournèrent précipitamment à leur place. Ils attendirent une minute. Puis Katarina Taxell vint se rasseoir sur le canapé. Wallander remarqua qu’elle était plus que jamais sur ses gardes.
— Revenons à la maternité d’Ystad, reprit-il avec douceur. Vous avez dit que vous dormiez. Et que personne ne vous a rendu visite ces nuits-là ?
— Non.
— Vous habitez ici, à Lund. Pourtant, vous choisissez d’accoucher à Ystad…
— À cause des méthodes qu’ils pratiquent là-bas.
— Je suis au courant, dit Wallander. Ma fille est née dans cette maternité.
Elle ne réagit pas. Wallander comprit qu’elle voulait se borner à répondre aux questions. Elle ne dirait rien de plus de son plein gré.
— Je vais maintenant vous poser quelques questions personnelles, poursuivit-il. Dans la mesure où ce n’est pas un interrogatoire, vous pouvez choisir de ne pas y répondre. Dans ce cas, je dois vous avertir qu’il sera peut-être nécessaire de vous emmener au commissariat pour un interrogatoire officiel. Nous sommes ici parce que nous recherchons des informations au sujet de plusieurs crimes d’une extrême gravité.
Elle ne réagit toujours pas. Son regard était rivé à celui de Wallander, comme si elle cherchait à voir l’intérieur de son crâne. Ce regard le mettait extrêmement mal à l’aise.
— Avez-vous compris ce que je viens de dire ?
— J’ai compris. Je ne suis pas idiote.
— Acceptez-vous que je vous pose quelques questions personnelles ?
— Je ne le saurai qu’après les avoir entendues.
— Vous vivez seule. Vous n’êtes pas mariée ?
— Non.
Elle avait répondu vite, sans hésiter. Avec dureté, pensa Wallander. Comme si elle avait frappé quelque chose.
— Puis-je vous demander qui est le père de votre enfant ?
— Non. Cette question ne présente d’intérêt pour personne, sauf pour moi. Et pour l’enfant.
— Si le père de l’enfant a été victime d’un crime violent, on doit pourtant penser le contraire.
— Cela impliquerait que vous sachiez qui est le père de mon enfant. Mais vous ne le savez pas. Donc, la question n’a pas de sens.
Wallander ne put que lui donner raison intérieurement. Elle avait de la suite dans les idées.
— Laissez-moi vous poser une autre question, poursuivit-il, Connaissez-vous un homme du nom d’Eugen Blomberg ?
—Oui.
— De quelle manière le connaissez-vous ?
— Je le connais.
— Savez-vous qu’il a été assassiné ?
—Oui.
— Comment le savez-vous ?
— J’ai lu le journal ce matin.
— C’est lui, le père de votre enfant ?
—Non.
Elle ment bien, pensa Wallander. Mais elle n’est pas assez convaincante.
— Vous aviez une liaison avec Eugen Blomberg. Je me trompe ?
— C’est exact.
— Et ce n’est pourtant pas lui le père de votre enfant ?
— Non.
— Combien de temps a duré cette liaison ?
— Deux ans et demi.
— Ce devait être une liaison secrète, puisqu’il était marié.
— Il m’a menti. Je l’ai su longtemps après.
— Que s’est-il passé alors ?
— J’ai rompu.
— Quand cela s’est-il produit ?
— Il y a un an environ.
— Vous ne l’avez jamais revu depuis ?
— Non.
Wallander saisit l’occasion pour passer à l’attaque.
— Nous avons trouvé des lettres chez lui. Des lettres que vous avez échangées il y a quelques mois à peine.
Elle ne se laissa pas désarçonner.
— Nous nous écrivions. Mais nous ne nous sommes pas revus.
— Cela paraît très étrange.
— Il m’écrivait. Je lui répondais. Il voulait me revoir. Je ne le voulais pas.
— Parce que vous aviez rencontré un autre homme ?
— Parce que j’allais avoir cet enfant.
— Et vous ne voulez pas dire le nom du père ?
— Non.
Wallander jeta un coup d’œil à Svedberg, qui contemplait fixement ses chaussures. Birch regardait par la fenêtre. Wallander les savait tous deux en état de vigilance extrême.
— Qui a tué Eugen Blomberg, à votre avis ?
Wallander avait balancé sa question avec beaucoup de force. Birch remua du côté de la fenêtre, en faisant grincer le plancher sous son poids. Svedberg changea d’attitude et considéra fixement ses mains.
— Je ne sais pas, dit-elle.
L’enfant se remit à pleurer. Elle se leva vivement et disparut. Wallander jeta un regard aux deux autres. Birch secoua la tête. Wallander essaya d’évaluer la situation. Cela leur poserait d’énormes problèmes d’emmener au commissariat pour interrogatoire la mère d’un enfant de trois jours. De plus, elle n’était soupçonnée de rien. Wallander prit sa décision très vite. Ils se regroupèrent à nouveau près de la fenêtre.
— J’arrête là, dit-il. Mais je veux qu’elle soit placée sous surveillance immédiatement. Et je veux tous les renseignements qu’on peut obtenir sur elle. Apparemment, elle vend des produits capillaires. Je veux tout savoir sur ses parents, ses amis, son passé, etc. Passez-la au crible de tous nos registres. Je veux une image complète de la vie de cette femme.
— On s’en occupe, dit Birch.
— Svedberg reste à Lund. Nous avons besoin de quelqu’un qui a travaillé sur les trois meurtres.
— En fait, je préférerais rentrer, dit Svedberg. Tu sais que je ne me sens pas très bien en dehors d’Ystad.
— Je sais. Pour l’instant, on ne peut pas faire autrement. Je demanderai à quelqu’un de te remplacer dès que je serai de retour à Ystad. Mais on ne peut pas s’amuser à faire des allers et retours pour rien.
Katarina Taxell reparut dans l’encadrement de la porte. Elle portait le bébé. Wallander sourit. Ils s’avancèrent tous les trois pour le regarder. Svedberg, qui aimait beaucoup les enfants bien qu’il n’en eût pas lui-même, se mit à le cajoler.
Soudain, Wallander remarqua un détail étrange. Il repensa à l’époque où Linda venait de naître. Quand Mona la tenait dans ses bras. Quand lui-même la portait, toujours effrayé à l’idée de la laisser tomber.
Puis il comprit : elle ne tenait pas l’enfant serré contre son corps. Elle le portait comme s’il était un objet qui ne lui appartenait pas.
Cela le mit mal à l’aise. Mais il ne montra rien.
— Nous n’allons pas vous déranger plus longtemps. Il est à peu près certain que nous reprendrons contact avec vous.
— J’espère que vous retrouverez la personne qui a tué Eugen.
Wallander la considéra en silence. Puis il hocha la tête.
— Oui. Je peux vous le garantir.
Ils descendirent dans la rue. Le vent avait encore forci.
— Qu’en penses-tu ? demanda Birch.
— Elle ne dit pas la vérité. Mais je n’ai pas non plus le sentiment qu’elle mentait.
Birch lui jeta un regard interrogateur.
— Comment dois-je interpréter ça ? Qu’elle ment tout en disant la vérité ?
— À peu près. Je ne sais pas ce que ça implique.
— J’ai remarqué un petit détail, intervint Svedberg. Elle n’a pas dit « celui qui », mais « la personne qui ».
Wallander approuva de la tête. Lui aussi avait remarqué. Elle espérait qu’ils retrouveraient « la personne » qui avait tué Eugen Blomberg.
— Est-ce vraiment significatif ? demanda Birch, sceptique.
— Non. Mais Svedberg et moi l’avons remarqué tous les deux. C’est peut-être cela qui est significatif.
Ils décidèrent que Wallander retournerait à Ystad avec la voiture de Svedberg. Quelqu’un viendrait prendre la relève de Svedberg à Lund le plus vite possible.
— C’est important, dit-il une fois de plus à Birch. Katarina Taxell a reçu la visite de cette femme à la maternité. Nous devons savoir qui elle est. La sage-femme qu’elle a agressée nous a donné un signalement assez précis.
— Donne-le-moi, dit Birch. Il se peut qu’elle lui rende visite aussi à son domicile.
— Elle était très grande, dit Wallander. Ylva Brink elle-même fait un mètre soixante-quatorze. Elle estimait la taille de l’autre femme à un mètre quatre-vingts environ. Cheveux foncés, raides, mi-longs. Yeux bleus, nez pointu, lèvres fines. Athlétique sans être corpulente. Poitrine peu marquée. La puissance du coup donné trahit une grande force musculaire. On peut penser qu’elle s’entraîne régulièrement.
— Cette description correspond à pas mal de monde, dit Birch.
— C’est le cas de tous les signalements. Pourtant, quand on tombe sur la personne en question, on comprend tout de suite.
— A-t-elle dit quelque chose ? Comment était sa voix ?
— Elle n’a pas prononcé un mot. Elle s’est contentée de frapper.
— A-t-elle remarqué ses dents ?
Wallander consulta Svedberg du regard. Celui-ci secoua la tête.
— Était-elle maquillée ?
— Normalement, sans plus.
— Comment étaient ses mains ? Avait-elle de faux ongles ?
— Non. Ylva dit qu’elle l’aurait remarqué.
Birch avait pris quelques notes. Il hocha la tête.
— On va voir ce qu’on peut faire. La surveillance de l’immeuble devra être très discrète. Elle va être sur ses gardes.
Ils se séparèrent. Svedberg tendit ses clés de voiture à Wallander. Sur la Toute du retour, il se demanda pourquoi Katarina Taxell refusait d’admettre qu’elle avait reçu de la visite à deux reprises au cours de son séjour à la maternité d’Ystad. Qui était cette femme ? Quelle était sa relation avec Katarina Taxell et Eugen Blomberg ? Comment les maillons s’enchaînaient-ils à partir de là ? À quoi ressemblait la chaîne qui conduisait au meurtre ?
Il ressentait aussi une inquiétude sourde. À la pensée qu’il était peut-être en train de s’égarer complètement. De suivre un mauvais cap, vers une zone hérissée d’écueils, où l’enquête finirait par s’échouer.
Rien ne pouvait le tourmenter davantage — le priver de sommeil, lui donner des ulcères d’estomac — que le fait de conduire une investigation à sa perte. Cela lui était déjà arrivé. Soudain, l’enquête volait en éclats. Il n’en subsistait rien, que des fragments éparpillés, inutilisables. La seule solution, alors, était de tout reprendre à zéro. À cause de lui.
Il était neuf heures trente lorsqu’il se gara devant le commissariat d’Ystad. Ebba l’intercepta dès qu’il eut franchi la porte.
— C’est le chaos, dit-elle.
— Pourquoi ?
— Lisa Holgersson veut te parler immédiatement. Il s’agit de l’homme que Svedberg et toi avez trouvé au bord de la route cette nuit.
— Je vais aller la voir.
— Tout de suite, dit Ebba.
Wallander se dirigea droit vers le bureau de Lisa Holgersson. La porte était ouverte. Hansson était là, très pâle. Lisa Holgersson paraissait plus secouée qu’il ne l’avait jamais vue. Elle lui fit signe de s’asseoir.
— Je crois que tu devrais écouter Hansson.
Wallander enleva sa veste et s’assit.
— Åke Davidsson, dit Hansson. J’ai eu une assez longue conversation avec lui ce matin.
— Comment va-t-il ? demanda Wallander.
— Moins mal qu’il n’y paraît. Mais c’est déjà beaucoup trop grave. Au moins autant que l’histoire qu’il m’a racontée.
Après coup, Wallander se dit que Hansson n’avait pas exagéré. Il l’écouta, d’abord avec surprise, puis avec une indignation croissante. Hansson s’exprimait de façon claire et concise. Mais l’histoire débordait pour ainsi dire de son cadre. Wallander pensa qu’il venait d’entendre quelque chose qu’il n’aurait jamais cru possible. Maintenant cela s’était produit, et il leur faudrait désormais vivre avec ça. La Suède se transformait continuellement. Le plus souvent, les processus étaient souterrains, identifiables seulement a posteriori. Mais parfois, Wallander avait la sensation d’une secousse qui traversait le corps social tout entier. Du moins lorsqu’il considérait et vivait les changements en tant que policier.
Cette histoire était une secousse de cette nature, qui provoquait à son tour un soubresaut dans la conscience de Wallander.
Åke Davidsson était un employé des services sociaux de Malmö. Il avait le statut de semi-invalide en raison de sa mauvaise vue. Après s’être battu pendant des années, il avait obtenu le droit de passer le permis de conduire. Celui-ci était cependant assorti de conditions qui limitaient sa validité. Depuis la fin des années soixante-dix, il avait une liaison avec une femme de Lödinge. Cette liaison avait pris fin le soir de l’incident. D’habitude, Åke Davidsson passait la nuit à Lödinge, puisque la conduite nocturne lui était interdite. Cette fois, il avait été obligé de reprendre sa voiture. Il s’était perdu, et avait fini par s’arrêter pour demander son chemin. Il avait alors été intercepté par une patrouille de nuit constituée de « volontaires » de Lödinge. Ils l’avaient traité de voleur et avaient refusé d’écouter ses explications. Ses lunettes avaient disparu, peut-être avaient-elles été brisées. Ensuite, ils l’avaient tabassé jusqu’à ce qu’il perde connaissance, et ils l’avaient laissé ainsi, inconscient, au bord de la route ; il n’avait repris ses esprits qu’au moment où les ambulanciers le soulevaient sur le brancard.
Telle était l’histoire racontée par Hansson. Mais ce n’était pas tout.
— Åke Davidsson est un homme pacifique qui, en plus de sa mauvaise vue, souffre d’hypertension. J’ai parlé à certains de ses collègues de Malmö. Ils sont profondément choqués. L’un d’entre eux m’a raconté un détail dont Åke Davidsson lui-même ne m’avait pas parlé. Peut-être parce qu’il est timide.
Wallander l’écoutait sans un mot.
— Åke Davidsson est un membre dévoué et très actif d’Amnesty International. La question est de savoir si cette organisation ne devrait pas commencer à s’intéresser aussi à la Suède. Si on n’arrête pas tout de suite le fléau.
Wallander ne répondit pas. La rage lui coupait la parole.
— Ces types ont un chef, poursuivit Hansson. Il s’appelle Eskil Bengtsson et il possède une entreprise de transports à Lödinge.
— Nous devons mettre un terme à ces agissements, intervint Lisa Holgersson. Même si nous sommes plongés jusqu’au cou dans l’enquête sur les trois meurtres, il faut au moins décider d’un plan d’action.
— Ce plan existe déjà, dit Wallander en se levant. Il est très simple. Il consiste à prendre une voiture et à aller chercher Eskil Bengtsson. Ainsi que tous les autres impliqués dans cette affaire. Åke Davidsson va les identifier, l’un après l’autre.
— Mais il est presque aveugle, objecta Lisa Holgersson.
— Les gens qui voient mal ont souvent l’ouïe fine. Si j’ai bien compris, ces types lui faisaient la conversation pendant qu’ils le tabassaient.
— Je me demande si ça tient la route, dit-elle avec hésitation. Quelles preuves avons-nous ?
— Pour moi, dit Wallander, ça tient la route sans problème. Tu peux évidemment m’ordonner de rester au commissariat.
Elle secoua la tête.
— Vas-y. Le plus tôt sera le mieux.
Wallander fit signe à Hansson de le suivre. Dans le couloir, il se retourna et le saisit par l’épaule.
— Je veux deux voitures de patrouille, dit-il. Avec gyrophares et sirènes. Lorsque nous quitterons Ystad, et aussi en arrivant à Lödinge. Ce ne serait pas mal non plus de prévenir les journaux.
— Ça, on ne peut pas le faire, dit Hansson, soucieux.
— Bien sûr que non. On part dans dix minutes. On parlera dans la voiture du rapport d’Östersund.
— Il m’en reste un kilo à lire, dit Hansson. C’est un travail d’enquête incroyable. Il y a même un fils qui a pris la relève de son père, pour poursuivre les recherches.
— Dans la voiture, l’interrompit Wallander. Pas maintenant.
Hansson disparut. Wallander s’arrêta à l’accueil et conféra à voix basse avec Ebba. Elle hocha la tête et promit de faire ce qu’il lui demandait.
Cinq minutes plus tard, ils étaient en route, avec gyrophares et sirènes.
— Au nom de quoi est-ce qu’on va l’arrêter ? demanda Hansson. Eskil Bengtsson, je veux dire.
— Coups et blessures. Incitation à la violence. Davidsson a dû être transporté jusqu’à la route, alors on peut aussi essayer le kidnapping.
— Tu auras des ennuis avec Per Åkeson.
— Ce n’est pas sûr.
— On dirait qu’on est sur le point d’arrêter des gens extrêmement dangereux.
— Oui, répliqua Wallander, c’est tout à fait ça. Extrêmement dangereux. Pour l’instant, j’ai du mal à m’imaginer des gens plus dangereux pour l’État de droit dans ce pays.
Ils freinèrent devant la ferme d’Eskil Bengtsson, qui se trouvait à l’entrée de l’agglomération. Deux camions et une pelleteuse étaient stationnés dans la cour. Un chien furieux aboyait dans un chenil.
— Alors on y va, dit Wallander.
Ils s’apprêtaient à monter les marches du perron lorsque la porte s’ouvrit brusquement. Un homme costaud apparut, il avait un ventre énorme. Wallander jeta un regard à Hansson, qui acquiesça.
— Commissaire Wallander de la police d’Ystad, dit Wallander. Enfile une veste. Tu viens avec nous.
— Ah bon ? Où ça ?
Son arrogance faillit mettre Wallander hors de lui. Hansson le remarqua et lui empoigna le bras.
— Tu viens avec nous à Ystad, répéta Wallander avec un calme forcé. Et tu sais très bien pourquoi.
— Je n’ai rien fait, protesta Eskil Bengtsson.
— Tu en as fait beaucoup trop. Si tu veux ta veste, c’est maintenant ou jamais.
Une petite femme maigre surgit à ses côtés et se mit à crier d’une voix stridente.
— Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Ne te mêle pas de ça, dit l’homme en la repoussant vers l’intérieur.
— Passe-lui les menottes, dit Wallander.
Hansson écarquilla les yeux.
— Pourquoi ?
Wallander avait épuisé ses réserves de patience. Il se tourna vers l’un des autres policiers, qui lui donna ce qu’il demandait. Puis il monta les marches, ordonna à Eskil Bengtsson de tendre les bras et referma les menottes autour de ses poignets. Tout s’était passé si vite que Bengtsson n’eut pas le temps de réagir. Au même instant, un flash crépita à côté d’eux. Un photographe venait de surgir d’une voiture et avait pris une image.
— La presse ? fit Hansson, incrédule. Qui les a prévenus ?
— Va savoir, dit Wallander. Allons-y.
Intérieurement, il remercia Ebba pour sa rapidité. C’était vraiment une femme digne de confiance. Entre-temps, Mme Bengtsson était ressortie sur le perron. Tout à coup, elle se jeta sur Hansson et commença à le bourrer de coups de poing. Le flash crépita à nouveau. Wallander escorta Eskil Bengtsson jusqu’à la voiture.
— Ça, dit Eskil Bengtsson, tu vas le payer très cher.
Wallander sourit.
— Sûrement. Mais ce n’est rien comparé au prix que tu vas payer toi-même. Tu veux qu’on commence tout de suite ? Les noms ? La liste des participants ?
Eskil Bengtsson ne répondit pas. Wallander le poussa rudement à l’intérieur de la voiture. Entre-temps, Hansson s’était libéré de son attaquante.
— Il faudrait l’enfermer dans le chenil, dit-il.
Il était si indigné qu’il en tremblait. Elle lui avait profondément labouré une joue avec ses ongles.
— On y va, dit Wallander. Tu prends l’autre voiture et tu te rends tout droit à l’hôpital. Je veux savoir si Åke Davidsson se souvient d’avoir entendu prononcer des noms. Et s’il a vu quelqu’un qui pourrait être Eskil Bengtsson.
Hansson approuva de la tête et s’éloigna. Le photographe s’approcha de Wallander.
— On a été prévenus par un coup de fil anonyme, dit-il. Qu’est-ce qui se passe ?
— Un certain nombre d’habitants de la commune ont agressé et brutalisé un innocent au cours de la nuit. Il semblerait qu’ils se soient organisés en patrouille. L’homme était innocent de tout, sauf de s’être trompé de chemin en conduisant. Ils ont prétendu que c’était un voleur. Ils ont failli le tuer.
— Et l’homme avec les menottes, là, dans la voiture ?
— Il est soupçonné d’avoir participé à l’agression. De plus, c’est l’un des instigateurs de cette lamentable entreprise. Il n’est pas question de laisser agir des milices de citoyens en Suède. Ni en Scanie, ni ailleurs.
Le photographe voulut poser encore une question, mais Wallander leva la main.
— Il y aura une conférence de presse plus tard. Maintenant on y va.
Wallander prévint les autres qu’il voulait aussi les sirènes sur le chemin du retour. Plusieurs automobilistes curieux s’étaient arrêtés à l’entrée de la ferme. Wallander repoussa Eskil Bengtsson et monta à côté de lui, à l’arrière.
— On commence par les noms ? demanda-t-il à nouveau. Ça nous fera gagner du temps à tous les deux.
Eskil Bengtsson ne répondit pas. Wallander sentit qu’il dégageait une forte odeur de transpiration.
Il fallut trois heures à Wallander pour extorquer à Eskil Bengtsson l’aveu qu’il avait participé à l’agression. Ensuite tout alla très vite. Eskil Bengtsson livra le nom des trois autres participants, et Wallander donna l’ordre de les arrêter immédiatement. La voiture d’Åke Davidsson, qui avait été cachée dans un hangar désaffecté au milieu d’un champ, se trouvait déjà au commissariat à ce moment-là. Peu après quinze heures, Wallander réussit à convaincre Per Åkeson de la nécessité de maintenir les quatre hommes en garde à vue. Puis il alla à la salle de conférences où l’attendaient un certain nombre de journalistes. Pour une fois, il était impatient de faire face aux gens de la presse. Il comprit que Lisa Holgersson leur avait déjà donné toutes les informations utiles sur les événements de la nuit, mais cela ne l’empêcha pas de les reprendre à nouveau, en détail. Il avait le sentiment qu’on ne pourrait jamais assez répéter les détails.
— Quatre hommes viennent d’être inculpés. Il n’existe aucun doute quant au fait qu’ils sont responsables de ces violences. Ils auraient pu être plus nombreux. Cinq ou six autres personnes sont impliquées dans ce commando de surveillance privée qui est apparu dans la commune de Lödinge. Il s’agit de gens qui ont décidé de se mettre au-dessus de la loi. Le résultat, nous pouvons d’ores et déjà constater à quoi il ressemble : un homme innocent, souffrant d’hypertension et d’une mauvaise vue, se fait presque assassiner lorsqu’il demande son chemin. La question se pose donc : est-ce cela que nous voulons ? Que le fait de tourner à droite plutôt qu’à gauche devienne synonyme de danger mortel ? Que nous nous considérions tous désormais les uns les autres comme des voleurs, des violeurs et des assassins potentiels ? Il faut être très clair sur ce point. Certains de ceux qui ont été conduits à participer à ces milices illégales et dangereuses n’ont peut-être pas compris de quoi il retournait. On peut les excuser s’ils se retirent immédiatement. Mais ceux qui s’y sont aventurés en connaissance de cause ne peuvent être défendus. Les quatre hommes que nous avons arrêtés aujourd’hui en sont des exemples. On peut seulement espérer que la peine qui leur sera infligée suffira à dissuader les autres.
Wallander s’était exprimé avec beaucoup de force. Lorsqu’il se tut, les journalistes ne se jetèrent pas sur lui avec leurs questions, contrairement à leur habitude. Certains se bornèrent à demander confirmation de tel ou tel détail. Ann-Britt Höglund et Hansson s’étaient postés au fond de la salle. Wallander chercha dans l’assemblée l’envoyé du journal Le Rapporteur. Mais il n’était pas venu.
Après une demi-heure à peine, la conférence de presse était close.
— Tu t’en es bien sorti, dit Lisa Holgersson.
— Il n’y avait qu’une seule manière de s’y prendre.
Lorsqu’il s’approcha d’Ann-Britt Höglund et de Hansson, ceux-ci firent le geste d’applaudir, ce qui ne l’amusa pas du tout. En revanche, il avait faim. Et il avait besoin de prendre l’air. Il consulta sa montre.
— Laissez-moi une heure, dit-il. Retrouvons-nous à dix-sept heures. Svedberg est revenu ?
— Il est en route.
— Qui a pris la relève ?
— Augustsson.
— Qui est-ce ? demanda Wallander, surpris.
— L’un des policiers de Malmö.
Wallander avait oublié son nom. Il hocha la tête.
— À dix-sept heures, répéta-t-il. On a du pain sur la planche.
Il s’arrêta à l’accueil et remercia Ebba pour son aide. Elle se contenta de sourire.
Wallander descendit dans le centre-ville. Le vent soufflait. Il s’installa dans le salon de thé de la place d’où partaient les bus et mangea quelques sandwiches. Les tiraillements de son estomac se calmèrent. Il avait la tête vide. Il feuilleta un hebdomadaire aux pages à moitié déchirées. Sur le chemin du retour, il s’arrêta pour acheter un hamburger. Il jeta la serviette en papier dans une poubelle et se remit à penser à Katarina Taxell. Eskil Bengtsson n’existait plus pour lui. Mais il savait qu’ils auraient à nouveau l’occasion d’être confrontés aux milices locales. Ce qui était arrivé à Åke Davidsson n’était qu’un début.
À dix-sept heures dix, ils étaient rassemblés dans la salle de réunion. Wallander commença par faire le point sur ce qu’ils savaient, concernant Katarina Taxell. Il constata aussitôt que les autres l’écoutaient avec la plus grande attention. Pour la première fois au cours de cette enquête, il eut le sentiment qu’une percée potentielle était en vue. Ce sentiment fut renforcé par l’intervention de Hansson.
— Le dossier d’enquête sur la disparition de Krista Haberman est un roman-fleuve, dit Hansson. J’ai eu trop peu de temps pour le parcourir et il est possible que l’essentiel m’ait échappé. Mais j’ai trouvé un détail intéressant.
Il feuilleta ses notes et finit par trouver ce qu’il cherchait.
— Vers le milieu des années soixante, Krista Haberman s’est rendue en Scanie à trois reprises. Elle était en contact avec un ornithologue amateur de Falsterbo. Plusieurs années plus tard — alors qu’elle a disparu depuis longtemps —, un policier du nom de Frederik Nilsson fait le voyage depuis Östersund pour parler à cet homme de Falsterbo. Il note d’ailleurs qu’il a effectué tout le trajet en train. L’homme de Falsterbo s’appelle Tandvall. Erik Gustav Tandvall. Il admet très volontiers qu’il a reçu la visite de Krista Haberman. Sans que cela soit dit explicitement, on devine qu’ils ont eu une liaison. Mais Nilsson, le policier d’Östersund, ne trouve rien de suspect à cela. Leur histoire est finie depuis longtemps lorsque Krista Haberman disparaît sans laisser de trace. Tandvall n’est pas mêlé à cette disparition. De ce fait, il est oublié dans la suite de l’investigation et son nom ne reparaît plus jamais.
Hansson leva la tête.
— Ce nom me disait quelque chose. Tandvall. Un nom peu commun. J’ai eu l’impression de l’avoir déjà vu. Il m’a fallu un moment pour comprendre. Il était dans la liste de ceux qui avaient travaillé pour le compte de Holger Eriksson.
Un profond silence se fit autour de la table. La tension était à son comble. Chacun comprenait que Hansson avait établi un lien extrêmement important.
— L’employé d’Eriksson ne s’appelait pas Erik Tandvall, poursuivit-il. Son prénom était Göte. Göte Tandvall. Juste avant cette réunion, j’ai obtenu confirmation du fait qu’il s’agissait du fils d’Erik Tandvall. Je dois aussi ajouter qu’Erik Tandvall est mort il y a quelques années. Je n’ai pas encore réussi à localiser le fils.
Hansson se tut. Un long moment passa sans que quiconque reprenne la parole.
— Il y a donc une possibilité que Holger Eriksson ait rencontré Krista Haberman, dit Wallander lentement. Une femme qui disparaît ensuite sans laisser de trace. Une femme de Svenstavik. Dont l’église reçoit une donation importante, aux termes du testament de Holger Eriksson.
Le silence se fit à nouveau.
Tous comprenaient ce que signifiait cette nouvelle.
Ils avaient enfin réussi à établir une connexion.